Traduire : jouer au mot près

Nicolas Richard sur sirop de coquelicot

Par instants, le sol penche bizarrement. Voici comment Nicolas Richard, traducteur de l’américain au français qui a entre autres traduit Tom Wolfe, Leonard Cohen et Tarantino, décrit cet état dans lequel le traductaire se trouve au moment de commettre son acte : vous savez cette sensation à la fois familière (un sol palpable) et étrangère (un sol mouvant)… Ça nous change non seulement de l’habituel et usé jusqu’à la corde – de sorte qu’on se demande s’il est encore possible de le prononcer – traduttore traditore, mais aussi des diverses comparaisons où la traduction se révèle inévitablement une copie de l’original.

L’erreur…

Ce qui frappe en premier lieu dans ce livre, c’est justement que le sol pour Nicolas Richard semble avoir penché un peu trop par endroits : l’auteur met au jour sans prétention ses errances de traduction, les contextualise et les analyse sans pour autant s’en dédouaner, mais plutôt, dit-il « pour [se] rappeler que la traduction est un processus semé d’embûches, qui promet une certaine marge de progression à condition toutefois de ne pas réitérer les erreurs commises » (p.40).

Cette approche est diablement efficace : non seulement nous découvrons toute la difficulté des textes à traduire, mais aussi que l’erreur n’est pas forcément due simplement à une incompétence du traductaire (elle peut aussi être liée à une contrainte d’édition, parmi d’autres nombreux exemples de possibles écarts). En ce sens, je trouve cette manière de faire presque plus efficace que celle de l’éloge comme le font Lori Saint-Martin ou Souleymane Bachir Diagne, qui me semble parfois à la limite de l’imploration (« s’il vous plaît, regardez, la traduction a du bon! »).

… et l’humain(s)!

Et c’est avec délectation donc, que nous suivons la pente des expériences de traduction de l’auteur, une rétrospective soigneusement organisée en thématiques (les intraduisibles, traduire la musique, traduire le cinéma, etc.) au fil des 120 œuvres auxquelles il travaille depuis les années 1990.

C’est par l’acte même que Nicolas Richard nous y définit et explique l’acte du traduire, nous donnant simplement à voir ses réflexions face à un problème de traduction (parfois très concrets : quelle onomatopée pour un parapluie qu’on ouvre?), ses recherches (ouvrir et refermer le parapluie à multiples bis repetita), et surtout, ses échanges avec les nombreux acteurs de l’œuvre traduite – auteur·e, maison d’édition, spécialiste de (Maxence, son relecteur « aux yeux de lynx » : et pourquoi pas « sploing »?).

Lorsqu’Umberto Eco, par exemple, illustre dans Dire presque la même chose ses thèses d’exemples longs et foisonnants, Nicolas Richard va dans l’autre sens et déduit de ses expériences, à partir de très courts extraits (toujours délicieux), des analyses et questionnements peut-être évidents mais intéressants car intrinsèquement liés à la pratique et ne se limitant ainsi pas qu’au travail sur le texte : « Par quels chemins impénétrables un auteur écrivant dans une langue étrangère parvient-il à attirer l’attention d’un lectorat en France? […] Tant de facteurs entrent en jeu […] », évoque-t-il par exemple dans son chapitre sur Alex Wheatle, rappelant encore une fois que si la traduction est une activité solitaire, elle est aussi paradoxalement oeuvre collective, impliquant plus d’un humain dans le processus : « la traduc est un sport co », nous dit-il.

Ne pas se fier aux apparences

Le tout s’enrobe de délectables anecdotes de rencontres et de recherches plus ou moins fantasques ou curieuses, qui participent sans conteste au plaisir de la lecture : les pages se tournent sans effort et c’est presque s’il faudrait se retenir de ne pas tout lire d’une seule traite pour s’en garder un peu, juste un peu, pour le lendemain…

Exceptés donc sa trombine en couverture rouge coquelicot, ma foi, aussi attirante qu’une fiction pulpeuse; ses intermezzi où l’on se demande si justement son sol n’a pas pris soudainement une inclinaison à 50 degrés; et son palmarès final de peu d’intérêt, cet ouvrage ravira, m’est avis, autant le lectorat néophyte que professionnel. En somme, un petit bonbon grand-public-sans-l’être-trop : « quiconque a appris un peu [ou beaucoup, ajouterai-je] l’anglais à l’école peut jouer avec moi », nous dit-il…et saisir que la traduction se joue au mot près!

***

Par instants le sol penche bizarrement : Carnets d’un traducteur de Nicolas Richard, paru en septembre 2021 aux éditions Robert Laffont.

Aussi sur Diacritik, Ouest-France (entrevues), et sur Nuit Blanche (commentaire de lecture).

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