De l’emprunt à l’anglais

Dans les années 1950, Boris Vian écrit Vercoquin et le plancton — livre insortable aujourd’hui — alors qu’il travaille à l’Association française de normalisation (ou AFNOR), organisme qui œuvre notamment ces années-là à éviter les emprunts directs à l’anglais dans la langue française. En effet, c’est au XXe siècle que s’installe confortablement l’anglais dans le français, avec 2150 emprunts répertoriés contre 377 au XIXe siècle. S’en ressort de la plume de l’écrivain…une légère caricature!

Dans cet extrait, Antioche, un des protagonistes, tente de demander la main de Zizanie, la fille dont il est tombé amoureux lors d’une fête (la fameuse surprise-party), à son oncle, employé du Consortium National d’Unification. Bien sûr, tout ne se passe pas comme espéré…

Il [Antioche] se reprit et continua : Au cours d’une surprise-party chez mon…
— Je vous arrête tout de suite, dis le baron, et me permettrais de vous faire remarquer que, du point de vue de l’unification, il est regrettable d’employer des termes qui ne sont pas parfaitement définis et en tout cas, les termes étrangers devraient autant que possible être prohibés. C’est ainsi que, au Consortium, nous avons été amenés à créer des commissions spéciales de terminologie qui s’occupent, dans chaque domaine, de résoudre tous ces problèmes, qui sont très intéressants, n’est-ce pas et que, en somme, dans chaque cas particulier, nous nous efforçons de résoudre en nous entourant, bien entendu, de toutes les garanties possibles, de manière à ce que, en somme, on ne nous raconte pas de boniments. C’est pourquoi, à mon avis, il vaudrait mieux employer un autre terme que celui de surprise-party… Et d’ailleurs, par exemple, dans cette maison même, nous employons ordinairement le terme « unification » qui a été créé à cet effet et qui est préférable, en ce sens que… euh… et non pas le terme anglais « unification » dont malheureusement trop souvent les intéressés et ceux-là même qui devraient, en somme, s’efforcer de respecter scrupuleusement les règles de l’unification… euh n’est-ce pas, l’emploient, alors qu’il existe un mot français. Il est toujours préférable de ne pas utiliser des termes dont l’emploi peut, dans certains cas, ne pas se trouver justifié.
— Vous avez raison, monsieur, dit Antioche ; et je suis parfaitement de votre avis, mais je ne vois pas quel terme français pourrait rendre exactement le composé : surprise-party.
[…]
Connaissant parfaitement l’anglais, il avait pu constater en très peu de temps que le seul inconvénient du mot « surprise-party » est de comporter un Y. La solution se présenta, aveuglante, au bout d’une étude de deux heures : il remplaça party par partie.
Les choses géniales ne sont pas toujours aussi simples, mais quand elles atteignent cette simplicité, elles sont vraiment géniales.

Aujourd’hui, le terme en sursis — la surprise-party ou fête surprise (QC) — a aujourd’hui quelque peu disparu au profit de la soirée ou du party (QC)!

-> Pour en savoir plus sur Vercoquin et le plancton de Boris Vian

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