{"id":617,"date":"2022-02-03T20:17:17","date_gmt":"2022-02-03T20:17:17","guid":{"rendered":"http:\/\/agnesa.org\/?p=617"},"modified":"2022-02-03T20:17:19","modified_gmt":"2022-02-03T20:17:19","slug":"contrefaire-ou-didactiser","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/agnesa.org\/index.php\/2022\/02\/03\/contrefaire-ou-didactiser\/","title":{"rendered":"Contrefaire ou didactiser?"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/agnesa.org\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/sartre-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-618\" srcset=\"http:\/\/agnesa.org\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/sartre-768x1024.jpg 768w, http:\/\/agnesa.org\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/sartre-225x300.jpg 225w, http:\/\/agnesa.org\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/sartre-1152x1536.jpg 1152w, http:\/\/agnesa.org\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/sartre-1536x2048.jpg 1536w, http:\/\/agnesa.org\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/sartre-1568x2091.jpg 1568w, http:\/\/agnesa.org\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/sartre-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"(max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em><em>Les mots <\/em><\/em>de Sartre, c\u2019est la rencontre de Jean-Paul encore tout mouill\u00e9 derri\u00e8re les oreilles avec\u2026 les mots (d\u2019o\u00f9 le titre, oui, vous l\u2019aurez devin\u00e9!). La phrase phare de ce r\u00e9cit ne pouvait donc \u00eatre que celle-ci : \u00ab\u00a0J\u2019ai commenc\u00e9 ma vie comme je la finirai sans doute\u00a0: au milieu des livres \u00bb. Ce premier contact avec les livres, il le doit beaucoup \u00e0 son grand-p\u00e8re, professeur d\u2019allemand. Or, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, la traduction \u00e9tait une des grandes m\u00e9thodes de l\u2019enseignement des langues \u00e9trang\u00e8res. Ce passage \u00e9voque donc l\u2019attitude du professeur face aux livres (et le d\u00e9dain et d\u00e9go\u00fbt de Sartre pour cette agonie litt\u00e9raire) : quel choix d\u2019auteur pour quelle t\u00e2che ; le \u00ab d\u00e9coupage \u00bb de r\u00e9cits en extraits \u00e9tudiables ; le rapport entre l\u2019histoire, le texte, et son enveloppe (l\u2019\u00e9dition, l\u2019appareil critique, le lieu de publication).<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group is-style-twentytwentyone-border\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\">\n<p>Il avait cess\u00e9 de lire depuis la mort de Victor Hugo\u2009; quand il n\u2019avait rien d\u2019autre \u00e0 faire, il relisait. Mais son office \u00e9tait de traduire. Dans la v\u00e9rit\u00e9 de son c\u0153ur, l\u2019auteur du <em>Deutsches Lesebuch<\/em> tenait la litt\u00e9rature universelle pour son mat\u00e9riau. Du bout des l\u00e8vres, il classait les auteurs par ordre de m\u00e9rite, mais cette hi\u00e9rarchie de fa\u00e7ade cachait mal ses pr\u00e9f\u00e9rences qui \u00e9taient utilitaires\u00a0: Maupassant fournissait aux \u00e9l\u00e8ves allemands les meilleures versions\u2009; Goethe, battant d\u2019une t\u00eate Gottfried Keller, \u00e9tait in\u00e9galable pour les th\u00e8mes. Humaniste, mon grand-p\u00e8re tenait les romans en petite estime\u2009; professeur, il les prisait fort \u00e0 cause du vocabulaire. Il finit par ne plus supporter que les morceaux choisis et je l\u2019ai vu, quelques ann\u00e9es plus tard, se d\u00e9lecter d\u2019un extrait de Madame Bovary pr\u00e9lev\u00e9 par Mironneau pour ses Lectures, quand Flaubert au complet attendait depuis vingt ans son bon plaisir. Je sentais qu\u2019il vivait des morts, ce qui n\u2019allait pas sans compliquer mes rapports avec eux\u00a0: sous pr\u00e9texte de leur rendre un culte, il les tenait dans ses cha\u00eenes et ne se privait pas de les d\u00e9couper en tranches pour les transporter d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre plus commod\u00e9ment. Je d\u00e9couvris en m\u00eame temps leur grandeur et leur mis\u00e8re. M\u00e9rim\u00e9e, pour son malheur, convenait au Cours Moyen\u2009; en cons\u00e9quence il menait double vie\u2009; au quatri\u00e8me \u00e9tage de la biblioth\u00e8que, Colomba c\u2019\u00e9tait une fra\u00eeche colombe aux cent ailes, glac\u00e9e, offerte et syst\u00e9matiquement ignor\u00e9e\u2009; nul regard ne la d\u00e9flora jamais. Mais, sur le rayon du bas, cette m\u00eame vierge s\u2019emprisonnait dans un sale petit bouquin brun et puant\u2009; l\u2019histoire ni la langue n\u2019avaient chang\u00e9, mais il y avait des notes en allemand et un lexique\u2009; j\u2019appris en outre, scandale in\u00e9gal\u00e9 depuis le viol de l\u2019Alsace-Lorraine, qu\u2019on l\u2019avait \u00e9dit\u00e9 \u00e0 Berlin. Ce livre-l\u00e0, mon grand-p\u00e8re le mettait deux fois la semaine dans sa serviette, il l\u2019avait couvert de taches, de traits rouges, de br\u00fblures et je le d\u00e9testais\u00a0: c\u2019\u00e9tait M\u00e9rim\u00e9e humili\u00e9. Rien qu\u2019\u00e0 l\u2019ouvrir, je mourais d\u2019ennui\u00a0: chaque syllabe se d\u00e9tachait sous ma vue comme elle faisait, \u00e0 l\u2019Institut, dans la bouche de mon grand-p\u00e8re. Imprim\u00e9s en Allemagne, pour \u00eatre lus par des Allemands, qu\u2019\u00e9taient-ils, d\u2019ailleurs, ces signes connus et m\u00e9connaissables, sinon la contrefa\u00e7on des mots fran\u00e7ais? Encore une affaire d\u2019espionnage\u00a0: il e\u00fbt suffi de gratter pour d\u00e9couvrir, sous leurs travestissements gaulois, les vocables germaniques aux aguets. Je finis par me demander s\u2019il n\u2019y avait pas deux Colomba, l\u2019une farouche et vraie, l\u2019autre fausse et didactique, comme il y a deux Yseut.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sartre, <em>Les mots<\/em>, Gallimard Folio, 1964, p.56-57<\/strong><\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Et vous, voyez-vous les livres diff\u00e9remment lorsque vous lisez \u00ab pour le travail \u00bb? L&#8217;apparence physique d&#8217;un livre a-t-elle une influence sur votre plaisir de lecture?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les mots de Sartre, c\u2019est la rencontre de Jean-Paul encore tout mouill\u00e9 derri\u00e8re les oreilles avec\u2026 les mots (d\u2019o\u00f9 le titre, oui, vous l\u2019aurez devin\u00e9!). La phrase phare de ce r\u00e9cit ne pouvait donc \u00eatre que celle-ci : \u00ab\u00a0J\u2019ai commenc\u00e9 ma vie comme je la finirai sans doute\u00a0: au milieu des livres \u00bb. 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